Portrait Sophie Jehel © Sophie Jehel

Professeure des universités en sciences de l’information et de la communication à l’université Paris 8 Saint-Denis, chercheure au CEMTI, Sophie Jehel conduit régulièrement des enquêtes auprès des adolescents sur leurs pratiques numériques. Elle met en perspective ces pratiques avec les stratégies des plateformes sur lesquelles se concentrent leurs activités numériques ainsi que les médiations éducatives mises en œuvre par les parents et les éducateurs.

Rencontre avec Sophie Jehel à l'occasion de la parution de l'ouvrage "Adolescences et vie privée dans les mondes numériques"

  1. Votre ouvrage paraît à un moment où la relation des jeunes au numérique et en particulier aux médias sociaux est au centre de vifs débats en France et ailleurs. Avec vos co-autrices et co-auteurs vous apportez un éclairage inédit sur les pratiques effectives des adolescent.e.s en vue de la protection de leur vie privée en ligne : pourriez-vous nous donner un aperçu de la nature de ces pratiques numériques ? 
    Nous avons réalisé des entretiens avec près de 200 adolescents de 12 à 22 ans, dans quatre régions françaises. Notre enquête a confirmé que les adolescent.es qui utilisent intensément des réseaux socionumériques se posent également bien des questions et cherchent à protéger leur vie privée. Ils et elles recourent à de nombreuses tactiques pour le faire : cacher leur visage, ou une partie de leur visage, prendre des pseudos, utiliser des comptes privés, limiter la géolocalisation... Mais ces tactiques sont souvent guidées ou inspirées par des préconisations parentales, ou des pratiques vues chez leurs pairs. Ceux et celles qui sont moins accompagné.es par leurs parents peuvent se trouver plus démuni.es. Les différences de compétences numériques des parents sont une source majeure d’inégalités entre les jeunes, en l’absence de formation généralisée à l’école. L’autre forte inégalité concerne les filles et les plus jeunes, bien davantage ciblé.es par des messages hostiles et sexualisés. 
    Nous avons pu mettre en évidence que la relation des adolescent.es aux plateformes numériques peut être à la fois intense et critique. A partir de 14 -15 ans, ils et elles comprennent que les plateformes collectent de nombreuses données sur leurs usager.es, donc sur elles et eux, et qu’ils et elles disposent d’un certain pouvoir sur les algorithmes en likant, en partageant des contenus qu’ils et elles souhaitent revoir, ou au contraire en s’abstenant de le faire. Parmi les critiques récurrentes qu’ils et elles formulent, nous pouvons témoigner de celles relatives à la modération des contenus haineux, à la faible réaction des plateformes suite à leurs signalements, mais aussi celles relatives au profilage et au marketing intrusif. 

 

  1. En quoi votre démarche d’étude et d’analyse se démarque-t-elle des travaux déjà menés sur les jeunes et le numérique ? On pense en particulier à la mobilisation des adolescent.e.s directement dans votre travail de recherche.
    Notre démarche a impliqué les jeunes de différentes façons, grâce au soutien des quinze enseignant.es et éducateur.trices qui nous ont accueilli.es et ont participé à la recherche et à l’engagement sans faille des sept auteur et autrices de l’ouvrage. Nous avons recueilli leur parole au cours d’entretiens semi-directifs avec des petits groupes qui venaient volontairement pour nous parler de leurs pratiques. Nous avons ensuite organisé des débats dans des classes, en impliquant l’ensemble des jeunes, autour de questions précises. Mais, à la différence avec de nombreuses recherches, il ne s’agissait là que des premières étapes. Nous avons ensuite donné la main aux jeunes pour qu’ils et elles réalisent leur propre enquête reposant sur des entretiens avec des adultes de leur entourage et certain.es ont montré un grand enthousiasme pour cette initiation à l’enquête sociologique. Enfin, à partir de l’ensemble des questionnements et des connaissances acquises lors des précédentes étapes, elles et ils ont créé une production marquant leur engagement et leur souhait de partager leur point de vue avec d’autres publics. Cela a pris des formes variées, productions plasticiennes, cartes interactives, podcasts radiophoniques…Nous les présentons dans l’ouvrage.

 

  1. Votre ouvrage apporte de nombreuses pistes et ressources pour soutenir des actions de médiation et d’éducation en lien avec la vie privée des jeunes en ligne. Pourriez-vous qualifier les orientations préconisées ? Quels sont à votre avis les leviers existants mais aussi les défis à relever pour progresser sur ce chantier complexe ?
    Avec la protection de la vie privée des adolescent.es se posent des questions fondamentales qui relèvent de l’avenir de la démocratie, en contexte numérique. A travers  la captation des données personnelles et la diffusion des contenus, les plateformes numériques constituent un acteur majeur dans la surveillance des usagers, dès leur plus jeune âge. Il importe dès lors de faire connaitre aux jeunes leurs droits numériques, droit à la vie privée, droit à l’information sur ces données captées, droit à l’effacement, notamment. Or les jeunes n’en sont pas informés. 
    Cette transmission pose des difficultés pédagogiques, car elle risque d’être austère voire obscure. Nous avons donc mis en œuvre dans la recherche, comme nous l’exposons dans l’ouvrage, plusieurs méthodologies destinées à dynamiser cette transmission. Privilégier le questionnement éthique, avant d’amener des notions juridiques, favoriser la création personnelle afin de donner un espace d’appropriation de ces enjeux, passer par l’enquête avant de créer, afin de donner les moyens aux jeunes de réaliser des productions substantielles. L’ensemble de ces méthodes pédagogiques reposent sur un postulat : pour une jeunesse immergée dans les outils numériques (réseaux socionumériques, jeux vidéo, outils d’intelligence artificielle), le développement de leur connaissance de ces univers suppose de partir de leurs expériences et de leurs pratiques.